INTERVIEW. Auréolée des 4 Molières, Léna Bréban est au Festival Off d’Avignon pour un spectacle jeune public ludique et malicieux

« Même durant cette folle année, je n’ai jamais quitté le terrain. » L’actrice et réalisatrice Léna Bréban est une vague d’enthousiasme et de fraîcheur dans la chaleur d’Avignon. Rendez-vous après le spectacle sous un platane, dans la cour du théâtre Présence Pasteur, autour d’une bouteille d’eau de bienvenue (sirop de citron très apprécié en Provence), pour parler de ce spectacle pour les jeunes : « Incroyable ».

10 ce matin-là, la salle du Théâtre Présence Pasteur où se joue la Renversante est pleine. Peu d’enfants, beaucoup d’adultes. L’histoire : deux jumeaux, un garçon et une fille, s’interrogent sur le monde dans lequel ils vivent, où les sexes sont inversés. Ici les femmes dominent, il est impensable qu’un homme devienne, par exemple, « président de la république ». Les noms de rue portent le nom de femmes célèbres, les publicitaires utilisent l’homme comme objet de désir pour vendre une voiture, des hommes qui évidemment s’occupent des enfants. Harcèlement de rue, résultats scolaires, vocations… Sur scène, avec peu d’objets et beaucoup de punch, les deux comédiens, Léna Bréban elle-même et Antoine Prud’homme de la Boussinière, démontent avec humour bon nombre d’idées reçues et de clichés sexistes. Sous une forme théâtrale de 30 minutes, pas plus, toujours suivie d’un débat de même durée, où chacun peut y aller avec sa propre réflexion ou anecdote.

franceinfo Culture : Vous avez joué ce spectacle Renversante au collège, pourquoi venir le présenter ici, au Festival Off d’Avignon Léna Bréban : J’avais très envie de jouer Renversante pour tout le public. Ce qui se passe ici m’intéresse, avec des grands-mères portant des petits-enfants. On avait déjà remarqué en le jouant au collège, en CM2, que les profs voulaient voir ce spectacle avec leurs enfants. Les adultes leur parlent vraiment parce que nous, les filles, avons toutes vécu la même chose.

Comment vous est venue l’idée de ce spectacle pour les élèves de CM2 ? Il est né d’une conversation avec mon producteur : sur un projet je voulais qu’il soit écrit en tant qu’auteur et il m’a dit Pffou ! Nous nous sommes battus. Et puis j’ai lu le livre de Florence Hinckel, Stunning, publié par l’Ecole des loisirs et c’est là que ça a commencé. Ce que j’ai trouvé génial dans le texte de Florence Hinckel, c’est l’humour. J’ai raté cette porte d’entrée, pourtant je me suis dit : il faut s’amuser à en parler sinon c’est prétentieux, conférencier, tout ce que je déteste. Riez et discutez. Hinckel m’a donné la clé.

Ce spectacle a-t-il tourné dans de nombreux lycées ?Il a été produit par l’Espace des Arts de Saône-et-Loire, dont je suis artiste associé, il a aussi tourné ailleurs que dans ce département. C’est super revigorant d’aller en cours mais ne vendez jamais le spectacle sans la discussion qui suit. C’est ma façon de faire campagne, c’est un sujet extrêmement important pour moi, essentiel. Mon rêve pour les années à venir serait de le jouer l’après-midi au collège et le soir devant un public familial.

Les clichés que vous dénoncez sont-ils encore durs à mourir ? Il reste encore du travail à faire ! Notamment sur les représentations que les filles ont d’elles-mêmes, elles ne parlent pas par exemple, ce sont les garçons qui parlent, c’est notre constat sur 220 dates. J’ai dû réfléchir à comment faire parler les filles. Elles sont très inquiètes d’être belles, c’est ce qui ressort. C’est fou de demander à un humain de donner la priorité à quelque chose sur lequel il n’a aucun contrôle.

Toi qui as eu une année folle, avec le succès que l’on connaît de ta pièce Comment l’aimes-tu selon Shakespeare (4 Molières), n’as-tu pas choisi des vacances reposantes ? C’est un peu étrange (rires pensifs). Le domaine théâtral, je ne l’ai jamais abandonné. Même pendant Shakespeare (As You Like It), j’ai continué à sortir ensemble à l’université, c’était important pour moi. Et pendant mon confinement, aller jouer des sketchs sous les fenêtres des Ehpad (ça s’appelait Cabaret sous les balcons), m’a ramené quelque chose qui me manquait terriblement : que les gens puissent venir nous parler, et les voir en plein jour. Avant d’être très protégé, je venais des grands théâtres, jouais avec de grands metteurs en scène, dînais après le spectacle avec mes potes et n’avais pratiquement aucun contact avec le public. Ce confinement m’a rappelé pourquoi je fais ce métier. Aussi, les acteurs de Shakespeare ont tous cette envie, Barbara (Schulz) aime les gens, elle veut dialoguer.

Ces 4 Molières (dont meilleure actrice pour Barbara Schulz) étaient-ils une belle surprise ? Ce Shakespeare est né d’une histoire d’amitié avec Barbara avec qui j’avais déjà joué. J’étais heureux que son travail soit reconnu. Tout le monde pouvait voir la beauté de cette femme. Et aussi Ariane Mourier (Molière dans le second rôle), formidable, et les autres Molière… (dont celui de Léna Bréban, Molière du meilleur réalisateur) ont été récompensés. Quand j’étais petite je me souviens très bien d’avoir assisté à la cérémonie, j’étais obsédée par le théâtre et je pensais que peut-être un jour je recevrais un Molière. Ce n’est pas le principal mais c’est gratifiant et super joyeux.

Que représente pour vous le Festival d’Avignon ?Je suis très fasciné par les gens qui aiment le théâtre. Je me dis des bestioles, elles viennent pendant les vacances, c’est cher de venir à Avignon, il faut trouver un logement, acheter des billets… Je partage la passion du théâtre avec ces gens, il y a ça et puis toute l’histoire du théâtre est passé par là : la Cour d’honneur, Jean Vilar… Un des plus beaux spectacles que j’ai vu est ici : Bernadette d’Alain Platel.

Est-ce qu’Avignon transpire aussi beaucoup ? Bien sûr, maintenant je me retrouve à brancher, c’est super amusant, ça vous oblige à être incroyablement humble. Je passe de « Oui, reçu 4 Molières » à « Bonjour, on fait une comédie sur l’égalité à 10h, pour les enfants et les ados… ».

Le remorquage fonctionne-t-il ? Pour la voix ce n’est pas très bon, c’est très fort ici, donc il faut crier pour parler aux gens et essayer de les rattraper. On s’est dit, avec Antoine Prud’homme, mon associé, que ce qui est génial ici, c’est que les festivaliers vous disent : parlez-moi de votre spectacle, parlez-moi… Et du coup il faut leur dire pourquoi ils doivent absolument Venez nous trouver. Parfois, nous recevons d’horribles râteaux. L’autre jour j’ai dit à une dame, elle était avec ses trois enfants : « bonjour c’est une question d’égalité ». « Ah ouais ? Ben j’y crois pas, j’élève mes garçons c’est comme ça et je ne crois même pas au féminisme. Bonne journée ! ».

Comment organisez-vous vos journées ? Je me lève tôt, on se prépare, on joue, on décompose. Ensuite, nous allons voir les spectacles. Demain soir, je verrai Sans Tambour de Samuel Achache. L’autre jour j’ai entendu une fille s’approcher de moi, je me suis dit ah le terrain a l’air bien alors j’y vais. Et puis se reposer après une année très intense. Je pensais que j’allais trop faire la fête à Avignon ! En effet pas du tout, le soir je suis chez moi, au calme. Et puis j’ai des rendez-vous d’affaires. Un spectacle musical sur Colette que je prépare est produit par l’Espace des Arts de Chalon-sur-Saône.

Vous souhaitez vous aussi participer au In festival ? Je voudrais faire l’étape à la fin du cours. J’aimerais jouer aussi. Mais mes rêves ne sont pas de cet ordre. J’aimerais travailler avec Wajdi Mouawad par exemple, à l’intérieur ou à l’extérieur.

Etant associé à la scène nationale de Chalon-sur-Saône, évoluez-vous au contact d’un territoire rural ?A Paris on ne connaît pas les gens pour qui on joue. Dans une ville de province, le public ce sont des gens qui se croisent dans la rue ou à la pharmacie, il y a une fidélisation qui se crée. Il est intéressant de constater que notre pays est aussi composé de ce public.

Est-ce que l’accueil de ce spectacle te donne de l’espoir, ça me donne du courage, niaque. Nous avons de si bonnes réactions de la part des enfants, nous voyons des choses briller dans leurs yeux pendant le spectacle. Je suis fier de Renversante, très fier. Et puis les enfants, pour la plupart, découvrent le théâtre. Si je peux leur faire plaisir et leur envoyer plus de messages, c’est super. Le théâtre est tout sauf ennuyeux ! Festival Off d’Avignon « Stunning » Du 7 au 23 juillet 2022 Présence Pasteur 13, rue Pont Trouca, Avignon 10h00 04 32 74 18 54

« Comme il vous plaira », d’après Shakespeare Rediffusion en septembre au Théâtre de la Pépinière

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