Sénateurs du groupe CRC-SPG
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Très bonne question ! Réponse dans leur déclaration officielle, un texte qui définit leur ligne de conduite parlementaire et où les sénateurs du groupe CRC-SPG expliquent qu’ils "veulent contribuer à la construction d’une alternative crédible et durable, permettant de nouveaux progrès humains".

Pour cela, "ils soutiennent et accompagnent les mouvements sociaux dont l’expression est essentielle pour résister à la politique libérale en œuvre.

Considérant que rien ne se fera sans l’intervention du peuple lui-même, ils associent les organisations syndicales, associations et les citoyens à leur travail législatif.

Opposants déterminés à la présidentialisation du pouvoir, ils sont convaincus que la clé du changement est dans la participation du peuple dans le débat public, dans la vie économique, sociale et dans la vie politique.

C’est pourquoi ils pensent que la démocratie doit être refondée et se prononcent pour une nouvelle République."

Avant d’être débattu et voté en séance publique, chaque projet ou proposition de loi est examiné par l’une des six commissions permanentes du Sénat : Lois, Finances, Affaires économiques, Affaires étrangères et Défense, Affaires culturelles, Affaires sociales. Classées par commissions, retrouvez ici les interventions générales, les motions de procédure et les explications de vote des sénateurs du groupe CRC-SPG.

SANTE ET PROTECTION SOCIALE

Santé publique : l'amendement Accoyer est dangereux

Par Jack Ralite / 19 janvier 2004

par Jack Ralite

Avant d’examiner l’extrême gravité de l’amendement Accoyer, je voudrais donner une de mes sources et ressources de réflexion, la création artistique.

« Toute créature est une clef des autres » disait Hoffmannstahl. « La pensée avant d’être œuvre est trajet » lit-on dans « Poteaux d’angle » de Michaux. « Possédée d’une chanson jamais chantée » écrit Aragon sur Bérénice, l’héroïne d’ « Aurélien ». « Des coups d’archets sur l’imagination », Julien Gracq appelle à en donner.

Ce bouquet de mots dessine finement me semble-t-il, l’objet même du métier de psychanalyste. Il indique qu’il faut rompre avec les mots déchirure, les mots cri, les mots chaîne, comme spécial, exclusion, mur, partition, assistance, étrange, et pétitionne au contraire pour les mots espoir, les mots respect, les mots dignité, comme inattendu, ensemble, aléatoire, autre, découverte, dialogue, relativité, désordre, surprise, pluriel et écoute. Ecoute l’autre, écoute les voix inconnues, écoute les voix qui se taisent ou qu’on a fait taire, écoute éperdument.

Je fais là l’éloge du mouvement psychanalytique dont on mesure mal le travail caché qu’il assume surtout aujourd’hui dans un paysage social brouillé, cruel, traversé par la régression de l’être à l’avoir et la gestion des hommes étendue à leur intimité.

C’est sur ce terrain qu’il faut très nettement dire sa pensée sur l’amendement Accoyer. Jeté tel un cavalier « législatif » dans la discussion du projet de loi gouvernemental sur la politique de santé publique à l’Assemblée Nationale, jeté tel un abrasif d’une culture singulière à notre pays et symbolique de la psychiatrie, de la psychologie, de la psychanalyse, de la psychothérapie, il obéit à la pratique politique actuelle qui peut être caractérisée comme un autoritarisme banal, ordinaire, pragmatique, doux, un autoritarisme rampant, sapant sans que la conscience en soit répandue la démocratie en la rendant molle, c’est-à-dire vulnérable. Nous sommes en ce moment à l’étape qui suit et l’amendement Accoyer en est dans le champ de l’activité humaine qu’il concerne une tentative d’expérience particulièrement perverse.

Il veut juridiciser la psychanalyse, autrement dit la normer, la normaliser, la conformiser, mettre des barrages, des murs, des cloisons, des obstacles à ce travail si singulier qu’abordait Georges Canguilhem en recommandant de « dégager une place vacante pour un concept mieux avisé ». La juridicisation telle qu’elle se développe aujourd’hui vise ici à imposer une vision dominatrice sur « la vie », « sur l’intime ». C’est un grignotage de l’état de droit, un début d’état de tutelle fouineur et surveillant des rencontres humaines.

Il veut comptabiliser la psychanalyse. Nous sommes de plus en plus dans une société régie par des comptables supérieurs qui bardés de statistiques (comment faire une statistique de la pratique de l’analyse) vous pénètrent comme un cheval de Troie dans le cerveau et tentent et malheureusement souvent réussissent à empêcher de penser toute différence, toute singularité, toute alternative. La vie fracturée, fissurée, éclatée, parfois bousillée, mise en « comptes », c’est grotesque si ce n’était si dangereux. Ce n’est pas de « comptes » qu’a besoin la mêlée analyste-analysant, c’est de « contes » qu’ils fabriquent ensemble eux-mêmes. Eveiller les facultés bloquées d’un être en souffrance ça ne s’est jamais résolu en terme d’arithmétique, de statistique, et d’évaluations vectorisées par un scientisme borné-bornant.

Il veut « médéfier » la psychanalyse avec son souci qu’on trouve dans toutes les démarches ministérielles (la lettre de Monsieur Delevoye à chaque ministre pour préparer leur budget 2004 en témoigne), de la performance et de la définition d’un cœur de métier, ce qui trahit la volonté d’externaliser le non cœur du métier, c’est-à-dire de le privatiser. Ce langage que les travailleurs eux-mêmes récusent dans l’entreprise devient, je pèse mes mots, abominable quand il s’agit de la psychanalyse. Traitez moi la « parole errante » selon la belle expression d’Armand Gatti avec de tels concepts. Le psychologue du travail Yves Clot approfondit cette question.

Aux Etats généraux de la culture, le 12 octobre dernier, il a bien montré le fantasme du Médef d’avoir un travailleur ayant un savoir et non un travailleur qui pense, un travailleur amputé de son initiative. C’est-à-dire un « boxeur manchot », empruntant cette image à Tennessee Williams. Il faut être psychanalyste pour rendre avec le boxeur ses mains au boxeur, ses mains pour entrer en relation, pour toucher, pour caresser, pour transformer, pour construire autre chose.

Il veut médicaliser la psychanalyse ce qui est un non sens. Il n’y a pas de médicament en psychanalyse, il n’y a pas d’opération, il n’y a pas de traitement, il y a un dit partagé. La médecine de ville et d’hôpital aujourd’hui est de plus en plus compartimentée, les spécialités sont de plus en plus pointues, à en oublier au bout d’un moment l’homme, la femme, dans sa totalité. L’Agence Nationale d’Accréditation et d’Evaluation des Soins est experte en évaluation-gestion de cette pratique avec le soutien du rapport Cléry-Melin qui est le type même d’une conférence de consensus. Or la psychanalyse se refuse à mettre l’homme, la femme en tranches, à les segmenter, les séquencer, elle les prend dans leur devenir, elle contribue à les déployer. L’homme, la femme sont des êtres sociaux plus peut-être encore que des psychanalystes ne le pensent, des êtres sociaux qui dans l’espace de la discussion analytique doivent faire un effort pour arriver à vivre avec les autres ce qui n’est pas une médicalisation mais une politisation au sens premier du mot politique.

Oui, à prêter l’œil à l’amendement Accoyer, à l’écouter, sa visée peut prendre les formes de la contrainte la plus implacable en obligeant à psychanalyser en rond, dans un monde de télé-réalité, de sondages, de peur organisée, de produits, de services, de protocoles, d’espérance du risque zéro, dans un monde libéral qui récuse contradictoirement le un, la diversité des uns, et ne cherche qu’un type, une moyenne, qui refuse de boiter ensemble, veut des cartes et dessus des petits drapeaux et des sanctions prévues au cas où ça ne va pas.

Et bien contre cela j’en appelle à être un résistant de fond, j’en appelle à refuser d’être des intermittents de la psychanalyse, j’en appelle à une rencontre de l’intime entre des experts que sont les psychanalystes et des experts du quotidien que sont les analysés et au delà d’eux car il y a besoin de continuer d’élargir le débat public à la société. J’en appelle à créer des réseaux de connivence et de complicité notamment avec les artistes, avec les chercheurs, à faire preuve d’une infinie générosité, à créer une commission parlementaire mixte Sénat et Assemblée Nationale, toutes antennes dehors, se compromettant avec la personne humaine, magnifiant la singularité dans la culture des solidarités et nous donnant dans ce secteur si fragile et si précieux où souvent le cœur a éclaté, du combustible pour la vie.


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Jack RALITE
Sénateur de Seine-Saint-Denis

Membre de la commission de la culture, de l’éducation et de la communication

Elu le 24 septembre 1995

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